Culpabilité chez les enfants victimes d’agression sexuelle au Québec

Culpabilité chez les enfants victimes d’agression sexuelle au Québec

Culpabilité chez les enfants victimes d’agression sexuelle au Québec

L’agression sexuelle (AS) représente un problème social grave qui touche principalement les femmes et les enfants. Les méta-analyses réalisées à partir d’échantillons de différents pays révèlent qu’une fille sur cinq et un garçon sur dix ont été victimes d’AS avant l’âge de 18 ans. Au Québec, on retrouve des taux de prévalence équivalents concernant les AS vécues durant l’enfance.

Vu l’ampleur du phénomène, on observe une augmentation de l’intérêt scientifique depuis les trente dernières années en ce qui a trait aux AS vécues durant l’enfance. Plusieurs recherches ont donc permis de déterminer des conséquences négatives associées à une histoire de victimisation sexuelle durant l’enfance. Ainsi, l’AS est maintenant clairement reconnue comme un facteur de risque important pour les tentatives de suicide, l’abus d’alcool et de drogues et la revictimisation. Bien que moins documentés que ces conséquences à long terme, de nombreux symptômes ont également été observés chez les enfants victimes d’AS. Les enfants ayant dévoilé une situation d’AS sont susceptibles de présenter des symptômes de stress posttraumatique, ainsi que des symptômes dépressifs et anxieux. Certains enfants peuvent également exprimer davantage de problèmes de comportement extériorisés, comme de la colère, de l’agressivité ainsi que des comportements sexualisés problématiques. Les enfants victimes d’AS sont également plus à risque de développer une faible estime d’eux-mêmes.

Sentiment de culpabilité

La multiplicité et la variabilité des symptômes soulignent l’importance de mieux comprendre les trajectoires des enfants victimes d’AS. De surcroît, il semble primordial d’étudier les facteurs qui contribuent à l’apparition de ces symptômes afin de mieux adapter les interventions offertes auprès de cette population, et ainsi diminuer les conséquences vécues par les victimes d’AS durant l’enfance. Parmi ces facteurs, quelques études se sont penchées sur le sentiment de culpabilité. Lorsqu’une personne fait face à une expérience de vie défavorable, comme une AS, elle peut tenter d’attribuer des causes qui expliqueraient pourquoi elle se trouve dans cette situation. Ces attributions sont généralement décrites comme étant internes (p. ex., s’attribuer le blâme) ou externes (p. ex., blâmer l’agresseur). Chez les victimes d’AS, les attributions internes de blâme peuvent être exacerbées par les commentaires et les comportements de l’agresseur et de l’entourage de la victime lors du dévoilement pouvant blesser ou stigmatiser l’enfant. Un sentiment de culpabilité élevé peut donc découler de cette attribution interne de blâme. Chez la population générale, il est reconnu que les attributions internes à la suite d’événements de vie adverses sont associées à davantage de détresse psychologique, notamment des symptômes anxieux et une faible estime de soi.

Quelques études empiriques ont étudié le sentiment de culpabilité à titre de facteur prédicteur ou médiateur des conséquences de l’AS. Par exemple, Daigneault, Tourigny et Hébert (2006) ont observé que les attributions internes de blâme propres à l’AS contribuent à prédire différents symptômes chez des adolescentes victimes, dont des symptômes anxieux et dépressifs. Une étude de Feiring et Cleland (2007) a également révélé que les attributions internes, comparativement aux attributions externes, sont un prédicteur des symptômes dépressifs chez de jeunes victimes âgées de 8 à 15 ans. Cependant, ces recherches ont été conduites principalement auprès d’adolescents et tiennent compte uniquement des attributions causales et non du sentiment qui en découle, ce qui empêche de dresser un portrait juste du sentiment de culpabilité vécu par les enfants d’âge scolaire victimes d’AS. Il importe également de faire la distinction entre le sentiment de culpabilité et le sentiment de honte. Ce dernier renvoie davantage à une évaluation négative de soi, se traduisant par exemple par l’impression de se sentir petit, inutile, impuissant et exposé de manière négative aux autres. Le sentiment de culpabilité réfère plutôt à une évaluation émotionnelle négative de ses comportements et de ses actions, et non de sa personne. La honte peut être observée chez les victimes d’AS lorsqu’elles tentent de se cacher en parlant de leur expérience traumatique. Les enfants peuvent se sentir honteux d’avoir été impliqués dans des comportements sexuels jugés inappropriés, alors que la culpabilité est associée au regret d’avoir fait (ou de ne pas avoir fait) certains gestes.

Le sentiment de culpabilité vécu chez les victimes peut aussi être influencé par les caractéristiques de l’AS. Plusieurs auteurs ont observé que les situations d’AS impliquant des gestes plus sévères, c’est-à-dire des gestes de pénétration, contribuent à des niveaux plus élevés de sentiments de culpabilité. Cependant, Ullman, Townsend, Filipas et Starzynski (2007) soulèvent des résultats différents en observant que le degré de sévérité de l’AS est négativement associé au sentiment de culpabilité. Cette dernière recherche a toutefois été conduite auprès de femmes ayant été victimes durant l’adolescence ou à l’âge adulte. Les femmes adultes victimes d’AS impliquant une pénétration pourraient ressentir moins de culpabilité, car les gestes qu’elles ont subis seraient conformes aux croyances sociales qui définissent le viol. Les victimes d’AS très sévères durant l’enfance seraient quant à elles plus susceptibles de se percevoir comme responsables de la situation. En effet, des gestes plus sévères pourraient amener les enfants à croire qu’il y a quelque chose chez eux qui conduit à l’AS. Des contradictions émergent également quant aux résultats explorant le lien avec l’agresseur: certains relatent que le fait d’avoir une relation de proximité avec l’agresseur est un facteur prédictif du sentiment de culpabilité, alors que d’autres n’observent aucun lien significatif. Cette disparité pourrait être expliquée par la complexité de l’attribution du blâme lorsque l’agresseur est une personne aimée par l’enfant. Enfin, il est possible de penser que la fréquence de l’AS pourrait contribuer au sentiment de culpabilité chez les victimes, car celles-ci pourraient se sentir coupables de ne pas avoir été en mesure de mettre un terme à la situation abusive. Ces contradictions présentes dans la littérature scientifique soulignent la pertinence d’étudier le lien entre les caractéristiques de l’AS et le sentiment de culpabilité chez les victimes.

Stratégies d’évitement

Un autre facteur pouvant moduler l’intensité des symptômes vécus par les enfants victimes d’AS réfère aux stratégies d’adaptation. Celles-ci permettent aux individus de résoudre un problème ou une difficulté à la suite d’un événement de vie adverse. Les stratégies d’adaptation sont généralement décrites selon deux catégories, soit les stratégies d’approche et les stratégies d’évitement. La première catégorie réfère aux actions qui permettent à l’individu d’affronter l’événement stressant (p. ex., parler de ses sentiments, résolution de problèmes); elles sont généralement associées à un meilleur ajustement à long terme. Les stratégies d’évitement réfèrent quant à elles aux comportements permettant à une personne de ne pas être exposée à des informations pouvant être difficiles à gérer (p. ex., éviter de penser à ce qui est arrivé, distanciation). L’utilisation de ce type de stratégies contribue à l’apparition de problèmes de comportement intériorisés (retrait, anxiété, dépression) chez les jeunes victimes. Cantón-Cortés et ses collègues (2011) ont de leur côté observé l’effet médiateur des stratégies d’évitement entre le sentiment de culpabilité et les SSPT chez de jeunes femmes âgées de 18 à 24 ans ayant été victimes d’AS avant l’âge de 14 ans. Puisque l’attribution interne de blâme peut être difficile à gérer, les victimes pourraient avoir recours à des stratégies d’évitement afin d’échapper aux pensées et aux sentiments douloureux. D’autres recherches sont nécessaires afin d’étudier l’effet médiateur des stratégies d’évitement entre le sentiment de culpabilité et d’autres symptômes associés aux AS vécues durant l’enfance.

Différences liées au genre

L’analyse des études publiées dans le domaine indique que malgré qu’un garçon sur dix serait victime d’AS durant l’enfance, les garçons et les hommes sont, dans la vaste majorité des études, sous-représentés dans les échantillons, voire absents. Parmi les études qui se sont penchées sur les différences entre culpabilité chez les enfants victimes d’agression sexuelle les garçons et les filles victimes d’AS, on y décèle des résultats divergents. Par exemple, en ce qui concerne le sentiment de culpabilité, Ullman et Filipas (2005) recensent que les femmes victimes d’AS durant l’enfance se sentiraient davantage coupables que les hommes victimes, alors que Feiring et Cleland (2007) n’ont observé aucune différence significative entre les garçons et filles, justifiant ainsi la nécessité d’explorer les différences de genre dans les études portant sur les AS vécues durant l’enfance.

L’objectif de cette recherche est d’étudier le rôle médiateur de l’évitement dans la relation entre le sentiment de culpabilité et les symptômes associés à l’AS (anxiété et estime de soi) chez les enfants victimes. Au sein du modèle étudié, les caractéristiques de l’AS (sévérité des gestes faits, fréquence et identité de l’agresseur) sont considérées comme étant des prédicteurs du sentiment de culpabilité vécu par la victime. Il est attendu que des gestes plus sévères, une fréquence élevée et une relation de proximité avec l’agresseur soient des facteurs associés à un plus grand sentiment de culpabilité. Ce sentiment de culpabilité devrait être positivement associé aux symptômes anxieux et négativement associé à l’estime de soi, via une plus grande utilisation de stratégies d’évitement. La présence de différences liées au genre au sein de ce modèle sera également examinée de façon exploratoire. Au regard des études précédemment recensées, il semble pertinent d’étudier le sentiment de culpabilité propre à l’AS vécu chez les enfants victimes d’AS, en tenant compte du genre de l’enfant. Mieux comprendre les symptômes présents chez cette population permettra d’adapter les interventions offertes et ainsi diminuer les conséquences chez les jeunes victimes.

Conclusion

La présente étude avait pour but d’étudier le rôle médiateur des stratégies d’évitement dans la relation entre le sentiment de culpabilité et les symptômes associés à l’AS (anxiété et estime de soi) chez les enfants victimes d’AS. Les résultats ont démontré que le sentiment de culpabilité est associé à un plus haut niveau d’anxiété et à une plus faible estime de soi. Ce lien est également observé chez la population générale adulte. Des recherches antérieures conduites auprès d'adolescents victimes d’AS avaient montré que le sentiment de culpabilité était un prédicteur de différentes difficultés associées au trauma, dont des symptômes de stress post-traumatique, dépressifs et anxieux. En plus des effets directs observés, les analyses ont permis de constater que l’évitement joue un rôle médiateur entre le sentiment de culpabilité et les symptômes associés à l’AS. Ces résultats sont cohérents avec ceux recensés chez les adultes victimes d’AS durant l’enfance. Il est d’ailleurs reconnu que l’utilisation de stratégies d’évitement est liée à la détresse, et ce, tant pour la population clinique que spécifiquement pour les victimes d’AS. En effet, l’évitement est un facteur reconnu comme étant central dans la multiplicité des réactions à la suite d’un traumatisme, et ce, tant chez les enfants que chez les adultes victimes. Se sentir coupable par rapport à la situation d’AS incite donc les enfants victimes à utiliser des stratégies pour éviter les pensées et les sentiments liés à l’AS, ce qui augmente les risques de rapporter des symptômes anxieux et une faible estime de soi.

Parmi les caractéristiques de l’AS étudiées, seule la sévérité a été retenue comme prédicteur du sentiment de culpabilité. Le fait d’avoir subi des gestes de pénétration ou de tentative de pénétration était associé à un plus grand sentiment de culpabilité révélé par les enfants victimes. Des relations similaires avaient été observées chez les personnes ayant vécu une AS durant l’enfance. Toutefois, cette contribution demeure faible. Ceci pourrait être dû à la distribution anormale des données (61,6% des participants de cette étude ont été victimes d’AS très sévères) qui diminue la variance pouvant être expliquée. Parmi les autres caractéristiques de l’AS étudiées dans la présente étude, la fréquence et l’identité de l’agresseur ne corrélaient pas significativement avec le sentiment de culpabilité. Pourtant, des études avaient déjà soulevé qu’une situation d’AS qui perdure dans le temps contribuait à davantage de sentiment de culpabilité chez des victimes d’AS durant l’enfance. Il importe de mentionner que les données quant aux caractéristiques des AS vécues, et plus particulièrement la fréquence et les types de gestes subis, peuvent être plus difficiles à répertorier dans le cas d’enfants comparativement aux adultes. En effet, il arrive parfois que les informations quant à la nature exacte ou l’ampleur des différentes situations vécues ne soient dévoilées qu’en cours de thérapie lorsque le lien de confiance se développe. Les données pourraient donc représenter seulement une portion des actes vécus. Cette différence pourrait être également expliquée par l’utilisation d’une échelle catégorielle (épisode unique, plusieurs événements ou fréquence répétitive) plutôt que continue (p. ex : durée en nombre de mois). Par ailleurs, les recherches précédemment recensées soulevaient des contradictions quant au lien entre l’identité de l’agresseur et le sentiment de culpabilité vécu par l’enfant: certaines indiquaient qu’il n’y avait pas de lien significatif entre le sentiment de culpabilité et l’identité de l’agresseur tandis que d’autres indiquaient qu’une relation de proximité avec l’agresseur prédisait un plus grand sentiment de culpabilité. Ces contradictions pourraient s’expliquer par la proximité affective que peuvent avoir l’enfant et l’agresseur, car cette proximité peut complexifier le processus d’attribution du blâme. Dans la présente étude, trois participants sur quatre ont été agressés sexuellement par un membre de leur famille. Cette faible variabilité pourrait également expliquer l’absence de lien entre l’identité de l’agresseur et le sentiment de culpabilité.

En ce qui a trait aux différences possibles entre les garçons et les filles, les analyses multigroupes ont révélé que les données s’ajustaient de manière équivalente au modèle pour les deux genres. Feiring et Cleland (2007) avaient également observé que les garçons et les filles s’attribuent autant de blâme, et ce, chez les victimes comme chez les non-victimes. Le modèle médiateur proposé dans la présente étude semble donc valide tant pour les garçons que pour les filles. Ceci souligne l’importance d’intervenir avec les filles comme avec les garçons victimes d’AS, même si ces difficultés (anxiété et estime de soi) sont parfois davantage associées au genre féminin.

Les résultats de cette étude semblent indiquer que le sentiment de culpabilité et les stratégies d’adaptation seraient des cibles d’intervention pertinentes pour les enfants victimes d’AS. D’ailleurs, la thérapie cognitivo-comportementale axée sur le trauma, qui est reconnue comme une intervention exemplaire dans le domaine des enfants victimes d’AS, inclut une composante sur la reconnaissance des pensées et la restructuration cognitive. Dans le cadre des sessions de thérapie, les enfants sont amenés à reconnaître que leurs pensées ont un impact sur la façon dont ils se sentent. Durant la thérapie, les enfants qui mentionnent se sentir coupables de l’AS pourront prendre conscience, à l’aide du soutien du thérapeute, qu’ils ne sont aucunement responsables de cette situation, ce qui pourrait contribuer à diminuer leur sentiment de culpabilité et d’autres symptômes associés à l’AS. De plus, l’utilisation de stratégies d’approche, telles qu’aborder la situation vécue directement, parler de ses émotions et les partager avec le parent non agresseur, est appliquée et promue durant les séances. Des interventions sociales préventives devraient également promouvoir l’attribution du blâme à l’agresseur et l’utilisation de stratégies d’approche efficaces.

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Source :

Gauthier-Duchesne, A., Hébert, M. & Daspe, M.-È. (2017). Culpabilité chez les enfants victimes d’agression sexuelle : le rôle médiateur des stratégies d’évitement sur l’anxiété et l’estime de soi. Criminologie, 50 (1), 181–201. https://doi.org/10.7202/1039801ar