De l'avantage très relatif d'être un objet

C'est un fait : ce n'est que très récemment en Occident que les femmes sont légalement  considérées comme des personnes à part entière, jouissant des mêmes droits et privilèges que les hommes. Il y a tout juste quelques décennies, elles devaient obéissance à leurs pères et leurs époux, étaient dans l'impossibilité de demander le divorce, de voter ou de posséder légalement des biens à elles seules – elles étaient la propriété des hommes de leur famille, au même titre que des enfants ou des canapés. Seules épargnées jusqu'à un certain point, les veuves; ayant été possédées par deux fois, elles accédaient, à la mort de leur époux, à une certaine liberté d'action et d'existence.

Le terme que j'utilise, propriété, devrait être choquant. Il ne l'est malheureusement pas autant qu'il le devrait parce que d'une part, ce passé peu glorieux a tellement été ressassé qu'il en est devenu en grande partie banal… et d'autre part, il me semble indéniable que cette vision de la femme (et de l'homme!) n'est pas entièrement révolue, même encore aujourd'hui. J'y reviendrai. Mais, afin de raviver l'indignation qui devrait tous continuer à nous faire sursauter, voici d'abord quelques dates intéressantes :

Au Canada, ce n'est qu'en 1909 que le Code criminel a été modifié pour que l'enlèvement des femmes soit interdit par la loi. Avant cette date, s'il vous chantait d'enlever une femme (traduction : de la voler), et que celle-ci avait plus de seize ans, et qu'il ne s'agissait pas d'une « héritière » (comprendre : la propriété de quelqu'un de potentiellement plus riche et puissant que vous), vous en aviez parfaitement le droit. Un peu comme un lopin de terre inutilisé pendant un certain temps peut se trouver approprié par le premier venu et utilisé comme bon lui semble, j'imagine.

En 1925, la loi fédérale sur le divorce a enfin autorisé les femmes à divorcer de leurs époux pour les mêmes raisons que ces dits époux pouvaient divorcer d'elles, c'est-à-dire l'adultère. Avant 1925, la preuve de l'adultère du mari ne valait rien du tout – il fallait prouver qu'il y avait de surcroît eu « bestialité »...

Puis, en 1929, le Conseil privé d'Angleterre a décidé de renverser une décision de la Cour Suprême du Canada et a décrété que les femmes étaient des « personnes » après tout, ni plus ni moins (voilà une grande révélation, tout de même).

Et pour finir ce florilège très éclectique : Il a fallu attendre 1983 pour que les lois sur le viol changent afin d'inclure dans leurs descriptions l'agression sexuelle… et rendre pour la première fois légalement criminel le viol entre conjoints. (Il est parlant pour la suite de mon propos que lorsque cette loi est évoquée en dehors du cadre strictement légal, il est presque toujours question du viol par un conjoint et non par une conjointe, ce qui ne serait apparemment qu'une risible impossibilité.) Donc, même jusque dans les années '80, et pour ne parler que du côté féminin de la chose puisque c'est celui qui est en pratique retenu et traité, une fois qu'un homme avait possédé une femme en signant le contrat du mariage, il pouvait en faire ce qu'il voulait, ou à peu près.

Il est clair qu'aux yeux de la loi, il n'y a pas si longtemps de cela, une femme était grosso modo un objet. La loi a changé. Les mentalités ne semblent pas l'avoir suivie complètement. Et il m'apparaît évident que là se trouve la source de la grande différence entre la vision que nous avons, socialement, d'une femme violée et celle d'un homme violé.

Le domaine dans lequel la notion propriété-propriétaire perdure le plus dans notre quotidien est justement la sexualité. Nous acceptons assez universellement qu'un homme se doit conquérant, qu'une femme finit par être conquise. Le jeu de séduction entre le chasseur et la proie ne choque pas grand-monde. Être masculin serait être fort, efficace et capable, être féminine serait être émotive, douce, et savoir se mettre en valeur – parce qu'un propriétaire doit être puissant afin de protéger ses biens, et qu'un objet doit être agréable à regarder et à toucher, et se rendre généralement désirable afin que quelqu'un ait envie de le posséder. Les mœurs évoluent, bien sûr, et des efforts sont faits pour que ces archétypes se transforment en acceptation de l'infinie multiplicité qui caractérise l'humanité – mais la raison pour laquelle ces efforts sont nécessaires est que les archétypes sont bel et bien encore présents. Objet, sujet. Possession, possesseur.

Ce qui m'amène au titre de ce texte. Parce qu'il y a de très nombreux désavantages à être perçue socialement (et, plus précisément, sexuellement) comme un objet – mais, au risque de choquer certains lecteurs, on dirait qu'il y a aussi au moins un très, très relatif avantage : Dans notre imaginaire collectif, je suis persuadée qu'une femme violée est un objet qui a été utilisé contre son propre gré, un objet souillé, déshonoré et vu par certains comme un objet de seconde main – mais un homme violé… est un propriétaire, un sujet qui vient d'être traité comme un objet, et qui devient alors un objet à son tour.

Il y a des cases, on met les gens dedans, et quand ça rentre, que rien ne dépasse, tout va bien. Quand il y a un cheveu, un orteil ou - horreur! - une main ou un bout de fesse qui n'arrive pas à rentrer, eh bien ça coince, les dents grincent, des tensions se créent. Et quand les cases ne sont même pas remplies et que les gens se retrouvent carrément en dehors, ou alors dans une case qui ne devrait pas être la leur…  là c'est le début de la fin.

Un objet volé, brisé et sali, c'est terrible. Admettre que c'est arrivé est extrêmement difficile, parfois impossible. C'est douloureux, c'est honteux, c'est déchirant. Mais au moins l'objet reste objet, il ne bouge pas de sa case, son statut n'est pas affecté. En contrepartie, un possesseur, un sujet qui devient objet – et objet brisé et sali de surcroît – ça n'a tout simplement pas de sens. La case n'est plus la même, ça ne fonctionne pas, le statut, la nature de l'individu n'est plus la même. Aux yeux de la collectivité, ça ne peut tout bonnement pas exister.

Autant mettre tout de suite les choses au clair : Le constat que je fais n'est, justement, qu'un constat de ce qui me semble exister dans notre société – en aucun cas une opinion sur ce qui devrait être. Je suis une femme : Je ne me vois pas, ne me vis pas comme un objet. Mais je suis consciente que socialement, sexuellement, je suis souvent et à divers degrés perçue comme telle. Quand j'avais seize ans, un homme du double de mon âge m'a violée : Je suis catégoriquement persuadée que si quelqu'un devrait avoir honte de cet événement ce n'est pas moi, mais bien mon agresseur. Mais je suis consciente que dans l'imaginaire collectif, et même dans une partie enfouie de mon inconscient, c'est moi qui ai été salie et atteinte par ses gestes. Et je connais des hommes qui ont été violés : Je les vois comme des êtres humains qui ont survécu à un événement traumatique – aucunement comme des propriétaires déchus qui devraient cacher leur déshonneur d'être tombés au rang de possession souillée. Mais je constate que la société les traite comme tels, et je pense que ça explique beaucoup de choses.

Ça explique pourquoi ces hommes parlent encore moins que les femmes du viol ou des attouchements qu'ils ont subis. Ça explique pourquoi, lorsque leur agresseur est une femme, ils ne sont si fréquemment pas crus : un possesseur qui en agresse un autre, c'est déjà suffisamment choquant et contre-nature pour être balayé du revers de la main – un objet qui agresse un propriétaire, c'est trop gros pour pouvoir être conçu comme une réalité. Ça explique pourquoi il existe si peu de ressources pour que ces hommes soient accompagnés et écoutés. Ça explique le mythe tenace selon lequel un homme violé, surtout s'il a été agressé pendant son enfance, deviendra homosexuel : puisqu'il devient possession, il semblerait que son orientation sexuelle devrait dorénavant être celle d'une possession, et qu'il serait donc attiré par les possesseurs.

Faisons un détour par un sujet connexe et parfois tout aussi tragique : cette relation propriété-propriétaire expliquerait aussi pas mal de choses sur le point de vue de notre société sur  l'homosexualité et la bisexualité. Qu'une femme soit attirée par d'autres femmes, elle est frustrante car elle prive les hommes de la possibilité de la posséder – mais elle n'apparaît pas forcément comme une menace à l'ordre social. Qu'un homme soit attiré par d'autres hommes, ça se situe sur la limite entre le révoltant et le ridicule : pourquoi diable choisirait-il de descendre au rang d'objet alors que la nature l'a fait naître sujet? Si une femme ayant eu des relations avec des femmes se trouve attirée par un homme, ce n'est souvent pas trop mal vu : pourvu qu'elle possède des qualités perçues comme féminines comme la douceur et l'émotivité, cela provoquerait même, socialement, un soulagement – la possession redevient possession à part entière, tout rentre dans l'ordre. Mais qu'un homme ayant eu des relations avec des hommes soit attiré par une femme, les choses se compliquent : quelle femme (se demande l'imaginaire collectif en même temps, souvent, que l'homme lui-même), pourrait bien vouloir d'un propriétaire qui est dans le passé rentré volontairement dans la case objet? Un tel homme pourrait-il vraiment redevenir un jour sujet? Quant à la transsexualité, elle est dans cette vision des choses un affront inacceptable : les cases s'inversent, l'ordre de l'Univers est bafoué, c'est intolérable.

Toute société est faite de cases. Bien, mal. Légal, illégal. Sain, malsain. Enfant, adolescent, adulte, personne âgée. Dimanche, lundi, mardi, etc. Dessert. Vacances. Marié, divorcé, séparé. Ainsi à l'infini. Nous avons besoin de cases pour nous situer dans le monde, nous situer par rapport aux autres et à nous-mêmes, sans quoi nous passerions notre temps à réévaluer toute situation à tout moment et chaque minuscule action nécessiterait tellement de temps de réflexion que nous n'arriverions jamais à rien, ni collectivement ni individuellement. Mais il faut savoir reconnaître quand certaines de ces cases sont toxiques ou obsolètes. Il faut avoir la sensibilité et l'honnêteté de reconnaître quand elles créent plus de souffrance qu'elles n'engendrent d'efficacité. Et une fois cette prise de conscience effectuée, il est de notre devoir de prendre le temps de réfléchir – collectivement et individuellement – afin de trouver les moyens de les remplacer, ou de les effacer du tableau.

Je pense qu'il est temps.

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Références

- www.csf.gouv.qc.ca - Conseil du statut de la femme, Ligne du temps de l'histoire des femmes au Québec 1600 à nos jours

- psac-ncr.com/fr/lhistoire-femmes-canada

Christina Hatziandreou

Rédactrice

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