Vous êtes un jeune homme, trans, d'origine mexicaine. Vous avez été victime de viol à trois reprises pendant votre adolescence. Vous portez lourdement le poids de ce que vous avez subi, vous tombez dans la dépression, l'alcoolisme. Vous décidez qu'il est temps de demander de l'aide. À qui vous adresserez-vous?

Vous êtes plutôt une femme caucasienne de soixante-dix ans, agressée par votre grand-mère pendant votre enfance, puis, une fois adulte, violée à répétition par votre mari sous couvert de la fameuse « obligation conjugale ». Vous venez de réaliser l'ampleur de ce que vous avez vécu, et commencez à peine à faire le lien entre cette violence et plusieurs dysfonctionnements vous ayant suivie toute votre vie durant. Vous ressentez le besoin d'en parler. Vers qui vous tournerez-vous?

Tout mousquetaire se bat pour une Cause. Tout bon mousquetaire se doit de se questionner, de temps en temps, sur la Cause qu'il sert.

Avec les 7 millions de mousquetaires, grâce à vos interactions, vos témoignages, vos appels à l'aide, nous avons la chance de nous questionner continuellement – sur les constructions sociales entourant les agressions sexuelles et les violences conjugales, sur le système judiciaire venant en aide (ou pas) aux victimes, sur les ressources les accompagnant d'un point de vue psychologique, pratique, social. Tout au long de ces derniers mois et en finissant par la pause que nous avons effectuée cet été, génératrice de repos bien mérité mais aussi de profondes réflexions, une interrogation a pris de plus en plus de place dans notre esprit : Celle concernant l'organisation de l'écrasante majorité des ressources en fonction du genre des victimes, ainsi que de leur appartenance (perçue ou réelle) à un groupe social quelconque.

Une femme victime de violences sexuelles se dirigera vers un organisme exclusivement destiné aux femmes. Un homme se dirigera vers un autre, destiné uniquement aux hommes. Une personne Autochtone frappera à la porte d'une association mise en place par et pour les Autochtones. Une lesbienne, pourtant femme, ira plutôt voir du côté des ressources LGBTQ, même si celles-ci ne sont pas conçues spécifiquement pour accueillir les victimes de violences sexuelles et conjugales – et un homme gai, une personne trans, un non-binaire ou une intersexe feront le plus souvent de même. Même à l'intérieur d'une organisation destinée aux femmes, celles parmi les victimes qui appartiennent au sous-groupe « immigrantes » chercheront potentiellement à parler de préférence avec une intervenante immigrante.

Il est vrai que le même attire le même. Surtout en situation de crise, le même a quelque chose de rassurant; l'idée est qu'on sera mieux compris, mieux accepté, et donc mieux soutenu si la personne à qui on a affaire nous ressemble. C'est une tendance naturelle et indéniable. Pourtant, nous pensons – non, nous savons – que, si certaines victimes auraient décidé de leur propre gré de se diriger vers ce « même », aucune d'entre elles n'a réellement le choix de faire autrement : car les ressources qui existent sont déjà organisées de la sorte. Elles sont exclusives à un seul groupe. Si Autre, s'abstenir.

Est-ce une bonne chose? Notre sentiment intime est que non.

Si une petite fille se fait frapper par un garçon dans la cour d'école, accepterions-nous que l'établissement, sous prétexte de la protéger physiquement et psychologiquement, ne lui permette de se confier qu'à une femme et ne l'encourage à socialiser qu'avec d'autres filles toute l'année durant? Probablement pas. Nous voudrions au contraire que les enseignants et éducateurs accompagnent cette fillette pour qu'elle apprenne à se défendre tout en prenant garde à ne pas assimiler tous les garçons à des petits êtres agressifs et désagréables. Nous trouverions naturel que ces intervenants (femmes et hommes confondus) l'encouragent à nouer des liens sains et solides avec tous les enfants, filles et garçons également - tout en éduquant évidemment en parallèle le garçon « agresseur » de ce scénario aux règles élémentaires du savoir-être en société. Nous voudrions que la « victime » comprenne que la violence n'est ni acceptable ni acceptée, mais aussi que le monde n'est pas uniquement constitué de garçons qui frappent et dont il serait préférable de s'éloigner avec frayeur (ou avec colère) afin de ne pas en subir les inévitables coups. La confiner dans un environnement exclusivement féminin nous paraîtrait exagéré et nuisible à son développement psychologique et social.

Quand nous parlons d'enfants, la logique semble valide. Alors pourquoi, une fois atteint l'âge adulte, ne le serait-elle pas?

Nous sommes conscients qu'une femme violée par un homme et une fillette frappée par un garçon, ce n'est pas la même chose. Ou l'est-ce un peu malgré tout, non pas par l'intensité du trauma, mais du moins par la dynamique en cause dans l'incident et par les manières possibles d'en aborder les conséquences?

Prochaine question : Pourquoi le peu de ressources gouvernementales aux victimes de violence sexuelle et conjugale sont-elles mixtes, conçues pour les hommes et les femmes, toutes orientations, origines et identités confondues? Celles-ci fonctionnent un peu de la même manière que les hôpitaux, auprès desquels les malades cherchent des soins sans se préoccuper de distinguer ceux qui conviennent à leur sexe ou leur ethnicité, et de la même manière que les organismes d'aide aux victimes d'actes criminels offrent leurs services à une clientèle tout aussi mixte. Mais quand il s'agit des ressources communautaires, qui en matière d'aide aux personnes ayant vécu des violences sexuelles ou conjugales constituent la très vaste majorité de ce qui est disponible, la logique semble tout autre; quelles sont les raisons derrière cette différence d'approche?

Il ne s'agit pas là de questions rhétoriques. Notre conviction naissante est que le cloisonnement des victimes en groupe isolés est néfaste, tout d'abord pour les victimes elles-mêmes – car le but serait de les aider à se reconstruire après un événement profondément traumatique tout en les soutenant dans leur tentative de reconstruire, coûte que coûte, l'image qu'elles se font du monde qui les entoure. Et quoi de plus toxique que de leur montrer, dès leurs premières démarches, que ce monde est séparé, déchiré en deux : « nous » et nos semblables, et puis, en face, les (potentiellement méchants) « autres »? Ce cloisonnement est ensuite néfaste pour la société – car ces « autres » en font partie, et vu qu'il est éminemment faux qu'il sont tous méchants, nous nous privons en les rejetant d'alliés potentiels tout en renforçant des barrières et des ressentiments, des nœuds lourds et épineux qui parsèment déjà le tissu social et qui auraient au contraire besoin d'être  dénoués le plus possible...

Telle est notre conviction. Mais nous reconnaissons que nous ne sommes pas des professionnels du milieu. Les ressources d'aide aux victimes de violence sexuelle et conjugale servent une noble cause, elles se battent vaillamment contre vents et marées pour soutenir des victimes qui sans elles n'auraient probablement aucune aide, elles ne bénéficient que de très maigres subventions de la part du gouvernement qui ne leur offre presque aucun soutien. Elles sont bâties grâce à la force et l'humanité de quelques précieux visionnaires, dont la compassion et le dévouement ne font aucun doute et devraient être reconnus et chéris. Si ces ressources sont organisées comme elles le sont, renforçant un cloisonnement qui nous semble néfaste, elles doivent avoir leurs raisons. Nous pouvons concevoir celles historiques, datant d'une époque durant laquelle, pour ne prendre qu'un exemple, les femmes étaient des citoyennes de seconde zone qu'il fallait protéger contre l'indifférence sociale institutionnalisée en les regroupant en lieu sûr, loin de tout élément masculin. Nous pouvons comprendre, pour prendre un deuxième exemple, qu'à l'époque où les membres de la communauté LGBTQ étaient ostracisés et rejetés en masse par les individus et les institutions et se voyaient fermer la porte au nez un peu partout, leur accueil dans les organismes d'aide aux victimes ait été problématique. Mais outre ce genre de situations, qui ne devrait plus être accepté ou encouragé, nous sommes persuadés qu'il doit exister d'autres raisons à la division présente de ces précieuses ressources. Nous aimerions fortement connaître lesquelles…

Christina Hatziandreou

Rédactrice

Les mots et la philosophie n'ont aucun secret pour elle. Un pilier de la rédaction lorsque l’on se retrouve avec un sujet plus délicat ou plus brûlant à aborder. La personne parfaite pour éclairer les recoins les plus sombres d’une thématique.