Ma mère vient d’entreprendre les procédures de divorce. Mon père n’a pas été très présent dans notre vie, car ce couple n’a jamais fonctionné, mais je l’aime énormément malgré tout. Ce que je ne sais pas c’est que je vais devoir divorcer de mon père moi aussi alors que je n’ai que treize ans.

La dernière fois que mes frères et moi l’avons vu, il nous a donné une feuille de papier avec son numéro de téléphone inscrit dessus en nous disant qu’il serait heureux qu’on l’appelle… mais il habite une autre région.

C’est la consternation pour nous devant ce numéro longue distance, puisque nous ne savons pas à l’époque qu’il est possible de faire des appels à frais virés sans que ceux-ci apparaissent sur le compte de téléphone.

Une chose est claire toutefois, si notre mère vient à savoir que l’un de nous trois a appelé notre père, sa fureur s’abattra sur le coupable de cette haute trahison.

Onze ans passent sans nouvelle de lui. Il y a longtemps que j’ai jeté ce bout de papier. Nous avons changé si souvent d’adresse et de numéro de téléphone que ces détails ont, pour moi, une date d’expiration assez courte.

Toutes ces années à me demander s’il pensait encore à moi, s’il m’aimait toujours ou s’il m’avait oubliée tout comme j’ai oublié mes anciens amis à chaque déménagement.

Cela fait deux ans que j’hésite à le rechercher : et s’il ne m’aime plus ou n’aime pas la femme que je suis devenue, est-ce que je serai assez forte pour surmonter ce rejet ?

À l’âge de 24 ans, je suis au travail lorsque je prends une décision. Je sors l’annuaire et cherche un détective privé. Par téléphone, je lui donne toutes les bribes d’informations que j’ai retenues à propos de cet homme que je connais à peine.

C’est avec un mélange de stupéfaction et d’excitation que je reçois le retour d’appel de ce détective le jour même. Il me donne le numéro de téléphone de mon père ainsi que son adresse.

Mon cœur bat la chamade, j’en ai le vertige et la nausée. Je bois un coca pour me remettre du choc émotif. J’ai de la difficulté à terminer cette journée de travail.

Heureusement, nous sommes un vendredi. J’arrive chez moi puis m’installe assise au sol avec le téléphone, un verre d’eau et ce papier sur lequel j’ai noté ses coordonnées.

Je m’en souviens comme si c’était hier, nous sommes début décembre, dans la noirceur il neige un peu et l’air est doux. Le temps me semble flotter, s’arrêter.

Mais que dit-on à une personne dont on n’a aucune nouvelle depuis plus de dix ans ? Quelle sera mon introduction : Coucou papa, ça fait longtemps, comment vas-tu ?

Je compose en tremblant le numéro de téléphone. Je reconnais sa voix dès le premier mot, alors je lui dis : Bonjour, je m’appelle Sylvie*, est-ce que ça vous dit quelque chose ?

Bien sûr, ma belle fille, ça fait longtemps que j’attends ton appel, me répond-il. Je n’en reviens pas lorsqu’il m’explique qu’il a conservé le même numéro de téléphone durant tout ce temps juste au cas.

Et s’enchaîne une conversation, il veut tout savoir et tient à venir me chercher, m’offrant de passer la fin de semaine chez lui.

Il m’annonce que j’ai un demi-frère et une demi-sœur qui connaissent l’existence de mes frères et la mienne. Ils ont hâte de nous rencontrer depuis toujours.

Je pense qu’il n’a pas saisi que j’habite à trois heures de route de chez lui, et donc six heures aller-retour. Mais si, il tient à venir me chercher et les deux petits insistent pour l’accompagner.

À la suite de cette fin de semaine rocambolesque, je fais l’aller-retour en autobus tous les week-ends suivants pendant deux mois. Je préviens mes frères qui sont fous de joie.

Puis je décide de franchir le grand pas : je me trouve un emploi là-bas et je déménage. J’ai besoin de mieux connaître cette partie de ma famille dont j’ignorais l’existence, besoin de renouer les liens avec ce père qui a été absent presque toute ma vie.

Un soir, nous discutons et je mentionne un rêve très spécial que j’ai fait quelques années plus tôt. C’était en juin et j’allais déménager bientôt, encore une fois. Dans ce rêve, je supplie mon copain de l’époque de faire un détour parce que mon père est mort. Il refuse, mais j’insiste. La scène se rejoue trois fois puis je le vois avec une femme et deux petits enfants devant une maison et une auto, le ciel est ensoleillé. Je dis à mon copain de tout laisser faire, car finalement il est vivant.

Je décris la maison et l’auto pendant que mon père et son épouse me regardent étrangement. Mon père me demande pendant quelle année j’ai fait ce cauchemar.

Or, en juin de cette année-là, il a fait une crise cardiaque foudroyante à laquelle seule une personne sur mille survit. Son cœur a cessé de battre, mais les ambulanciers ont réussi à le faire redémarrer.

Et la description que j’ai faite de la maison et de l’auto que j’ai vues correspond exactement à la maison qu’ils habitaient à l’époque tout comme l’auto qu’ils avaient.

Nous nous regardons mon père et moi, interloqués. Car alors que nous n’avions plus aucun contact physique, verbal ou écrit depuis de nombreuses années, nous réalisons que le lien spirituel était demeuré bien ancré.

• Sylvie est un nom fictif utilisé pour protéger l’anonymat de l’auteur de ce texte