L’impact d’une révélation d’agression sexuelle sur mineurs auprès des pères

Dans le domaine dramatique des agressions sexuelles sur mineurs, les études scientifiques ont majoritairement mis à l'écart la recherche sur les implications de tels faits spécifiquement auprès des pères. On a souvent étudié les réactions traumatiques et post-traumatiques des mères, ou éventuellement des parents dans leur globalité, mais rarement celles propres aux papas.

Dans un article de 2011 intitulé « Impact psychologique sur des pères non-agresseurs du dévoilement d’une agression sexuelle par un enfant »,les trois auteures (Marie-Alexia Allard, Mireille Cyr et Mylène Fernet) se penchent sur cette question précise. Comment les pères réagissent-ils à l'annonce par leurs enfants d'une agression sexuelle ? Nous allons tâcher ici de résumer les principales conclusions de l'article.

 

Échantillon et procédés de l'étude

L'échantillon des pères étudié, ainsi que la grande diversité des situations, permet de donner autant d’universalité que possible à l’étude, même si on ne peut bien sûr jamais généraliser avec certitude. 17 pères ont été interrogés, de 28 à 62 ans. 12 sont d'origine québécoise, et 5 viennent d'Amérique latine ou d'Europe. Les pères sont de toutes les origines sociales,et appartiennent aussi bien à des familles monoparentales que reconstituées ou intactes.

Ils ont rapporté l'agression de 21 enfants âgés de 2 à 12 ans lors des faits, avec un âge du dévoilement entre 4 et 24 ans. Les agressions couvraient toutes les gravités, et ont été perpétrées par des proches de la famille, à des degrés divers.

Les pères ont été soumis à des questionnaires et des entrevues individuelles semi-dirigées pour recueillir leurs réactions ; ils sont bien sûr restés anonymes. Par une procédure de théorisation ancrée, les chercheurs ont analysé et condensé les données recueillies des témoignages, afin de dégager des grands concepts récurrents.

Ces concepts et conclusions peuvent se diviser en deux grandes catégories.

 

Le dévoilement de l’agression sexuelle de son enfant, une épreuve douloureuse

Comme on peut facilement l’imaginer, l'annonce initiale de l’agression sexuelle de son enfant provoque chez les pères un véritable choc psychologique.Lors de l’annonce, les pères ont été profondément bouleversés, voire sidérés. Les pères déclarent avoir été « abasourdi(s) », « désemparé(s) »,ou même « s’être effondré(s) ».

Le choc est tel que la prise de conscience est progressive, et que les pères ont tendance à refuser d’y croire au début. Un papa déclare :« Au début c’est sûr que tu ne veux pas le croire. Tu te dis que non, ce n’est pas ça ». Les pères n’acceptent la vérité des faits que très progressivement, parce qu’ils sont trop durs à encaisser initialement.

Les pères ressentent également un intense sentiment de trahison et de déception envers le proche coupable de l’agression sexuelle. Cette déception se mue très vite en colère, puis en rage : un père déclare « J'étais bouillonnant, en colère. Je criais ! ».

À tel point que beaucoup de père expriment ensuite un véritable désir de vengeance contre les agresseurs. Celui-ci se concrétise rarement en faits, car les papas prennent conscience que les enfants ont plus que jamais besoin d’eux.Les pères présentent ensuite de nombreux symptômes de mal-être psychologique : stress post-traumatique, hyperactivité, pensées suicidaires, alcoolisme, difficultés professionnelles et familiales, sentiment de culpabilité.

 

De la difficulté à se remettre du choc initial,même sur le long terme

Les pères rencontrent des obstacles qui ralentissent leur guérison,comme le manque de sévérité des sanctions, ou le fait que les agresseurs n’avouent pas leur crime. Beaucoup de pères gardent une grave rancune envers les membres de la famille qui auraient pu avoir connaissance ou empêcher les agressions. Ainsi, un père déclare « [avoir] coupé les ponts avec [ses]parents » suite à l'agression par son propre père de sa (petite)fille, âgée de 5 ans.

Le processus de guérison est aussi entravé par tous les faits ou paroles, même les plus anodins, qui rappellent de près ou de loin le traumatisme (Exemple : une discussion sur sa belle-famille).

Le père tente de continuer à vivre en essayant de donner une explication rationnelle aux actes de l'agresseur, par exemple en le considérant comme malade.

Si des pères arrivent à pardonner à l’agresseur et à continuer à vivre leur vie, le traumatisme est encore profond, avec de fréquentes résurgences de colère. Un papa résume ainsi sa situation : « On essaie de faire avec, des'organiser pour que la vie continue. Mais il y a des hauts et des bas ».

 

Discussions sur l'étude

Les auteurs remarquent beaucoup de similitudes dans les réactions des pères de victimes d'agressions sexuelles avec les personnes endeuillées. Bien qu'il n'y ait pas eu de mort, le choc infligé ressemble beaucoup au deuil.

C'est en effet la perte de l'innocence de la jeunesse que les pères doivent encaisser, ce qui est finalement ressenti comme très proche de l’annonce d’une mort ou d’une maladie grave. Les pères qui doivent subir l’annonce de l’agression sexuelle de leur enfant passent globalement par les mêmes étapes que le deuil, à savoir le choc (accompagné d'une certaine négation), la colère,la détresse psychologique, et enfin l’apaisement.

Ce cheminement n'est toutefois pas absolu, et des retours en arrière sont possibles.

 

Conclusions

Grâce à ces observations empiriques, les auteures pensent pouvoir mieux comprendre les maladies et souffrances psychologiques subies par les pères d'enfants agressés, afin de mieux les soigner. Cela est notamment vrai pour la sensation de colère, fréquemment retrouvée chez les pères, mais qui est un sentiment globalement réprimé par la société.

Donald Duguay

Fondateur - rédacteur

Fondateur du mouvement, il est animé d’une grande passion à venir en aide au suivant. De victime d’agression sexuelle à survivant, il choisit maintenant de devenir un agent de changement au service de la cause.