Bien que la violence conjugale n’épargne pas les couples de personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles et transgenres (LGBT), elle est souvent passée sous silence.

Ce silence peut être expliqué par la peur des communautés de nourrir des sentiments homophobes et un désir de maintenir une image idéalisée des couples de même sexe (1). Par ailleurs, les conceptions de la société à l’égard de la violence dans les relations intimes chez les personnes LGBT peuvent aussi contribuer à les stigmatiser et à perpétuer des mythes les concernant (3).

Les études qui se sont intéressées à comprendre la violence conjugale vécue par les couples de même sexe ont souvent utilisé le même cadre d’analyse que celui utilisé chez les couples hétérosexuels. Elles ont permis de faire ressortir  que la violence conjugale vécue par les personnes lesbiennes et gaies est comparable à celle des couples hétérosexuels en ce qui a trait aux formes de violence ainsi que la présence d’un cycle qui se répète et s’intensifie (1). L'utilisation d'un tel cadre d’analyse comporte cependant des limites pour comprendre la violence conjugale chez les couples de même sexe, puisqu'il ne prend pas en considération différentes sources d’oppressions auxquelles ces couples peuvent être confrontés, dont l’homophobie et la discrimination (2-3).

𝗔𝗺𝗽𝗹𝗲𝘂𝗿 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗲𝗿𝘀𝗼𝗻𝗻𝗲𝘀 𝗹𝗲𝘀𝗯𝗶𝗲𝗻𝗻𝗲𝘀, 𝗴𝗮𝗶𝗲𝘀 𝗲𝘁 𝗯𝗶𝘀𝗲𝘅𝘂𝗲𝗹𝗹𝗲𝘀

Il est difficile d’établir de façon précise l’ampleur de la violence conjugale chez les personnes LGBT, car le sujet a été peu étudié (3-7-8). Les chercheurs s’entendent cependant pour dire que la violence dans les couples gais et lesbiens est au moins aussi répandue que celle qui existe dans les couples hétérosexuels (3-8). Deux principales sources de données nous informent sur la violence conjugale chez ces personnes.
Enquête sociale générale sur la victimisation (ESG) de Statistique Canada
Les données de l’ESG de 2009 concernant la violence conjugale chez les personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles nous apprennent que ces personnes déclarent des taux plus élevés de violence conjugale que les hétérosexuels. Ces données doivent cependant être interprétées avec prudence en raison des petits nombres sur lesquels elles s’appuient (11) :

• Les gais et les lesbiennes étaient deux fois plus susceptibles que les hétérosexuels de déclarer avoir été victimes de violence physique ou sexuelle infligée par un partenaire (11).

• Les bisexuels étaient, quant à eux, quatre fois plus susceptibles que les hétérosexuels de déclarer avoir subi de la violence physique ou sexuelle infligée par un partenaire (11).

𝗗𝗼𝗻𝗻𝗲́𝗲𝘀 𝗽𝗼𝗹𝗶𝗰𝗶𝗲̀𝗿𝗲𝘀 𝗽𝗼𝗿𝘁𝗮𝗻𝘁 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗮 𝗰𝗿𝗶𝗺𝗶𝗻𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́ 𝗲𝗻 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗲𝘅𝘁𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹 𝗮𝘂 𝗤𝘂𝗲́𝗯𝗲𝗰

• En 2012 au Québec, 7 % des femmes et 3 % des hommes auteurs présumés de violence conjugale avaient agressé un conjoint de même sexe (6).

𝗙𝗮𝗰𝘁𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗱𝗲 𝘃𝘂𝗹𝗻𝗲́𝗿𝗮𝗯𝗶𝗹𝗶𝘁𝗲́ 𝗮̀ 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗲𝗿𝘀𝗼𝗻𝗻𝗲𝘀 𝗟𝗚𝗕𝗧

Plusieurs auteurs reconnaissent un certain nombre de facteurs qui rendent les personnes LGBT plus vulnérables à la violence conjugale. Sans prétendre à l’exhaustivité, voici quelques-uns de ces facteurs :

𝗜𝘀𝗼𝗹𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁
Souvent les personnes LGBT n’ont plus de contacts avec leur famille et elles ne possèdent pas forcément un cercle important de relations sociales pour les soutenir (12). L’isolement qui accompagne la violence conjugale peut être exacerbé par le fait de vivre dans une société où il existe encore des préjugés homophobes (3-13).

𝗣𝗿𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻𝘀 𝘀𝗼𝗰𝗶𝗮𝗹𝗲𝘀
La réaction des communautés gaies et lesbiennes peut contribuer à rendre difficile la recherche d’aide pour les victimes (1). En effet, pour maintenir une image positive de la communauté, des pressions peuvent être exercées sur la victime afin qu’elle ne dévoile pas la violence qu’elle subit. Ce silence isole davantage la victime et donne plus de pouvoir à son agresseur (13).

𝗣𝗿𝗲́𝗷𝘂𝗴𝗲́𝘀 𝗵𝗲́𝘁𝗲́𝗿𝗼𝘀𝗲𝘅𝗶𝘀𝘁𝗲𝘀 𝗲𝘁 𝗵𝗼𝗺𝗼𝗽𝗵𝗼𝗯𝗲𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗽𝗼𝗽𝘂𝗹𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻
La peur des préjugés hétérosexistes et homophobes dans la population et au sein d’institutions rend difficile le dévoilement de la violence conjugale (3-8). Dénoncer implique inévitablement une affirmation de l’orientation ou de l’identité sexuelle (13).

De plus, l’agresseur peut utiliser cette peur à son avantage et exercer un contrôle et une domination sur sa victime. Ce phénomène appelé « contrôle hétérosexiste » peut prendre plusieurs formes telles que la menace de dévoiler publiquement et à l’entourage l’orientation sexuelle de la victime contre son consentement  (« outing ») et la menace de faire perdre la garde des enfants (3-8-13)

𝗣𝗿𝗲́𝘀𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗺𝗮𝗹𝗮𝗱𝗶𝗲 (𝗩𝗜𝗛/𝗦𝗶𝗱𝗮)
Le fait qu’une victime (gaie ou bisexuelle) soit atteinte du VIH/Sida peut la rendre encore plus dépendante de son partenaire. Cela peut entretenir la dynamique de domination dans le couple avec des manifestations de violence particulières à ce contexte. Par exemple, menacer de dévoiler sa séropositivité à d’autres personnes, empêcher d’avoir accès à des services médicaux, refuser d’absorber les coûts reliés à la médication, blâmer la personne de sa séropositivité (3-8).

𝗛𝗼𝗺𝗼𝗽𝗵𝗼𝗯𝗶𝗲 𝗶𝗻𝘁𝗲́𝗿𝗶𝗼𝗿𝗶𝘀𝗲́𝗲
Pour de multiples raisons, dont les convictions morales et religieuses (8), les personnes LGBT peuvent éprouver un sentiment de honte vis-à-vis de leur orientation sexuelle, ce qui les pousse à cacher leur relation et par conséquent la violence qui peut y régner.

𝗥𝗲𝘀𝘀𝗼𝘂𝗿𝗰𝗲𝘀 𝗶𝗻𝘀𝘂𝗳𝗳𝗶𝘀𝗮𝗻𝘁𝗲𝘀 𝗲𝘁 𝘀𝗲𝗿𝘃𝗶𝗰𝗲𝘀 𝗶𝗻𝗮𝗱𝗲́𝗾𝘂𝗮𝘁𝘀
Les ressources de soutien existantes en violence conjugale sont généralement conçues en fonction des besoins des personnes hétérosexuelles et peu sont adaptées à la réalité particulière des personnes LGBT. On rapporte à l’occasion des attitudes homophobes de certains intervenants et des policiers (3). Les intervenants (sociaux, juridiques, médicaux, etc.) sont très peu informés ou outillés pour porter un regard objectif sur ces situations. Il en découle que peu d’activités de détection sont réalisées et que la crédibilité des victimes est souvent remise en question (1). En ce qui a trait aux femmes lesbiennes auteures de violence et aux hommes gais et bisexuels victimes de violence conjugale, il existe peu de service (1-2), ce qui fait en sorte que les services privés ainsi que le réseau de soutien social informel deviennent généralement les seules ressources disponibles pour ces personnes (4).

𝗣𝗿𝗲́𝘃𝗲𝗻𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗲𝗿𝘀𝗼𝗻𝗻𝗲𝘀 𝗟𝗚𝗕𝗧

Outre les mesures de prévention généralement reconnues efficaces ou prometteuses pour prévenir la violence conjugale, les auteurs reconnaissent d’autres mesures spécifiques pour les personnes LGBT vivant dans une dynamique de violence conjugale.

• Promouvoir des législations et des politiques qui protègent et assurent une équité aux personnes LGBT (3-8-10).

• Sensibiliser la population et les intervenants (les professionnels de la santé, les policiers, etc.) aux réalités et aux besoins que peuvent vivre les personnes LGBT (15).

• Renforcer l’autonomie des communautés de personnes LGBT dans la prise en charge des situations de violence par des efforts de sensibilisation qui permettraient de mieux la reconnaitre, la dénoncer et la prévenir. Ces efforts devraient également viser à renforcer les réseaux de soutien (3).

• Assurer un meilleur accès à des services d’aide appropriés, exempts d’un langage hétérosexiste et qui comprend une gamme étendue de services/programmes destinés à la fois aux victimes ainsi qu’aux personnes ayant des comportements violents (3-10).

• Former les intervenants des services sociaux à la réalité des personnes LGBT. Une formation anti-homophobe est recommandée à cet égard (3-8-10).

𝗠𝘆𝘁𝗵𝗲𝘀 𝗲𝘁 𝗿𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́𝘀 𝗲𝗻𝘁𝗼𝘂𝗿𝗮𝗻𝘁 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗲𝗿𝘀𝗼𝗻𝗻𝗲𝘀 𝗟𝗚𝗕𝗧

La littérature décrit un certain nombre de mythes dans la population entourant la violence conjugale. Certains d’entre eux ont trait à la violence vécue par les personnes LGBT (13).

𝗠𝘆𝘁𝗵𝗲 : La violence entre deux hommes ou deux femmes n’est qu’une « querelle » parce qu’elle survient entre deux personnes de force égale.
𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́ : La violence conjugale s’exprime par le désir d'une personne de contrôler et de dominer une autre personne; les deux personnes impliquées peuvent être soit des hommes, soit des femmes. Un conjoint violent n'est pas nécessairement plus grand et plus fort que la personne qui est victime.

𝗠𝘆𝘁𝗵𝗲 : S’il y a autodéfense, ce n'est pas de la violence conjugale.
𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́ : Le fait de se défendre ne constitue pas un acte de violence conjugale et ne fait pas de la relation une « relation abusive réciproque ». Les victimes font usage de violence pour plusieurs raisons, y compris l'autodéfense, le désespoir, la colère et la tentative de freiner un acte de violence. Lorsque les victimes utilisent la violence, la situation devient plus compliquée à décortiquer notamment pour les policiers. Face à la confusion entourant la violence conjugale chez les couples de même sexe, les policiers peuvent procéder à l'arrestation de la mauvaise personne ou des deux conjointes ou conjoints.

𝗠𝘆𝘁𝗵𝗲 : Les relations lesbiennes sont fondées sur l'égalité, les lesbiennes vivent des relations idéales, fondées sur l'amour.
𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́ : À l’instar de n’importe quelle relation entre deux individus, les relations lesbiennes peuvent être bonnes ou mauvaises et sont sujettes aux mêmes problèmes. Le mythe selon lequel les relations lesbiennes sont parfaites peut faire en sorte que les lesbiennes violentées se taisent.

𝗠𝘆𝘁𝗵𝗲 : La loi ne protège pas les victimes de violence conjugale dans un couple de même sexe.
𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘁𝗲́ : Le Code criminel protège toutes les victimes sans égard à leur orientation sexuelle. Les couples de même sexe qui sont conjoints de fait ou mariés civilement possèdent les mêmes droits que les couples hétérosexuels. Il est vrai que les corps policiers et les tribunaux peuvent avoir de la difficulté à bien décortiquer une situation de violence conjugale chez les personnes LGBT, notamment pour distinguer la victime de l’agresseur. Pour aider les représentants des forces de l’ordre et de la justice face à ces situations, de nombreux efforts sont faits pour les sensibiliser et les former les représentants aux réalités liées à la violence conjugale chez les couples de même sexe.

𝙇𝙞𝙢𝙞𝙩𝙚𝙨 𝙙𝙚𝙨 𝙙𝙤𝙣𝙣𝙚́𝙚𝙨
Une sous-déclaration des actes de violence conjugale vécue par les personnes LGBT est observée en raison, entre autres, de la crainte d’être jugé et de susciter des réactions homophobes (discrimination, dévoilement de l’orientation sexuelle, rejet par la communauté, etc.) (3).

Il est généralement reconnu que les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles et transgenres (LGBT) sont toutes des personnes qui vivent une situation de vulnérabilité particulière à la violence conjugale (16). La presque totalité de données disponibles et des études réalisées ne concernent toutefois que les personnes gaies et lesbiennes (3).

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Références
1. Thibault, S. (2008). Les représentations sociales de la violence conjugale chez les couples de lesbiennes : point de vue d’actrices sociales qui contribuent à leur construction. Thèse inedited. Université McGill.
2. Ristock, J. (2001). Decentering heterosexuality : Responses of feminist counsellors to abuse in lesbian relationships. Women and Therapy, 23(3),59-72.
3. Ristock, J. (2005). Relationship violence in lesbian/gay/bisexual/transgender/queer [LGBTQ]. Moving beyond a gender-based-framework. Harrisburg, PA : VAWnet, a project of the National Resource Center on Domestic Violence.
4. Gouvernement du Québec (1995). Politique d'intervention en matière de violence conjugale. Prévenir, dépister, contrer. Québec : Gouvernement du Québec
5. Ristock, J. (2003). Exploring dynamics of abusive lesbian relationships: Preliminary analysis of a multiple qualitative study. American Journal of Community Psychology, 31(3‐4), 329‐341.
6. Ministère de la Sécurité publique du Québec (MSP) (2013). Criminalité dans un contexte conjugal au Québec : Faits saillants 2012. Québec, Canada : Gouvernement du Québec.
7. Barret, B.J. et St-Pierre, M. (2013). Intimate partner violence reported by lesbian, gay, and bisexual-identified individuals living in Canada : An exploration of within-group variations. Journal of Gay and Lesbian Social Services, 25, 1-23.
8. Kirkland, K. (2004). La violence des gais dans leurs relations intimes. Centre national d’information sur la violence dans la famille. Ottawa : Gouvernement du Canada.
9. Poupart, L. et Simon, C. (2008). Si la justice écoutait la violence conjugale. Quand le droit civil rencontre la violence conjugale. Quand le droit criminel rencontre la violence conjugale. Documents de formation à l’intention des professionnels de la santé et des services sociaux. Côté cour, CSSS Jeanne-Mance.
10. Glentwarrior, S. (2009). Culturally competent service provision to lesbian, gay, bisexual and transgender survivors of sexual violence. Harrisburg, PA : VAWnet, a project of the National Resource Center on Domestic Violence.
11. Brennan, S. (2011). La violence conjugale autodéclarée, 2009. Dans Statistique Canada (Ed.), La violence familiale au Canada: un profil statistique (pp. 8-21). Ottawa: Statistique Canada.
12. Burke, T. (1998). Male to male gay domestic violence : the drak closet. Dans N. Jackson et G. Casanava Oates (Eds.). Violence in intimate relationships : Examining sociological and psychological issues (161-179). Boston: Butterworth-Heinemann.
13. Le réseau canadien pour la santé des femmes. Page consultée le 15 janvier 2015. www.cwhn.ca/fr/node/40070 (lien externe s'ouvrant dans une nouvelle fenêtre)
14. Charte canadienne des droits et libertés, partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant l’annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada (R.-U.), 1982, c. 11.
15. Wise, A.J. et Bowman, S.L. (1997). Comparison of beginning counselors' responses to lesbian vs. heterosexual partner abuse. Violence and Victims, 12(2), 127-135.
16. Gouvernement du Québec. (2012). Plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale 2012-2017. Québec : Gouvernement du Québec.