À 34 ans, j'ai déjà vécu trois viols dont deux durant la petite enfance, de la négligence sévère, de la violence familiale, de l'anorexie mentale à l'adolescence, eu deux conjoints violents, fait des tentatives de suicide et je cumule quatre diagnostics différents en santé mentale. Mais je suis résolue à m'en sortir.

Alors que toute ma vie semble me pousser vers la victimisation et le défaitisme, je n'ai jamais baissé les bras et j'ai réussi à devenir la femme que je suis aujourd'hui, à 56 ans, libre, heureuse, optimiste, capable de socialiser normalement, résolument positive et empathique.

Aînée d'une famille de trois enfants, j'étais si sage que ma mère pouvait, sans se soucier de moi, s'occuper des deux plus jeunes qui requéraient toute son d'attention.

Dès mes quatre ans je deviens une cible de choix pour tous ceux qui prennent plaisir à faire souffrir, dont deux adolescents qui me battent régulièrement. Je suis violée une première fois à l'âge de cinq ans. Je tente d'en parler à ma mère mais elle ne veut pas entendre, alors la deuxième fois à sept ans je n'essaie même pas.

J'encaisse comme je peux, me réfugiant dans mon monde intérieur. Par autoprotection, je développe un trouble dissociatif dès mes cinq ans. C'est le début du morcellement de ma personnalité qui, au fil du temps, deviendra de plus en plus divisée, chaque facette ayant son propre prénom, ses propres goûts et fonctionnalités.

Je grandis tant bien que mal sans aucun des soins de base au sein d'une famille dysfonctionnelle et ses violences où règne le chacun pour soi. Au moins deux fractures qui remontent à mon enfance n'ont jamais été traitées.

Avec le recul, c’est sans surprise que je me retrouve en couple avec un premier conjoint très violent. Je réussis à le quitter après 18 mois de cauchemar mais je conserve des séquelles physiques permanentes.

Je mettrai dix ans avant d'épouser un homme avec lequel je vivrai de la torture psychologique, de la manipulation, du contrôle ainsi que du harcèlement sexuel.

Je craque après cinq ans de ce régime et me retrouve hospitalisée en psychiatrie durant deux mois.

Ce qui a fait sauter mon fusible c’est lorsqu’il est rentré un soir en demandant ce qu’il y avait pour souper. Vu que je ne mangeais pratiquement rien depuis quelques mois, je n’avais pas prévu de repas alors il a répondu : avoir su je ne serais pas venu. Cette toute petite phrase a fait sauter le barrage. Le lendemain j’ai fait une tentative de suicide qui a échoué seulement parce qu’il est rentré en début d’après-midi alors qu’il ne l'avait jamais fait auparavant.

Ma psychiatre diagnostique une psychose "défensive", un trouble dissociatif de l'identité et un trouble de personnalité schizotypique mais passe à côté du trouble affectif cyclothymique atypique qui sera diagnostiqué un an plus tard par mon psychiatre actuel.

Ce qui est inusité, c'est que le trouble dissociatif masquait les deux autres et m'a permis d'étudier ainsi que d'avoir du succès côté emploi, jusqu'au jour où j'ai totalement décompensé. La décompensation est toujours brutale parce qu’on s’accroche jusqu’à notre dernière goutte de sang/résistance psychique.

Le pronostic annoncé par celui qui est toujours mon psychiatre tombe comme un couperet : plus jamais je ne pourrai travailler ni même vivre de façon autonome car, selon lui, je ne serai plus en mesure de gérer les situations anxiogènes.

Je dois négocier fermement avec celui-ci pour le convaincre de me laisser vivre en dehors des milieux supervisés, ce qui est un franc succès à son grand étonnement. C'est à partir de ce moment que je décide de ne plus jamais me laisser limiter par les pronostics.

N'ayant aucune couverture sociale, je passe d'administrateur gagnant très bien ma vie à l'obligation de jongler avec un divorce, une faillite, et une baisse drastique de train de vie avec un revenu de dernier recours pour personnes ayants (ayant) des contraintes sévères à l'emploi.

S'amorce pour moi une longue psychothérapie afin de me reconstruire via les psychologues qui se sont succédés les uns après les autres au CLSC de mon quartier.

Le cheminement est long mais j'avance petit à petit, créant à partir du néant un peu d'estime personnelle et un minimum de confiance en moi. L'obtention d'une subvention pour mon logement jouera un rôle crucial dans le recouvrement de mon équilibre mental et optimisera mon potentiel à donner au suivant.

Il est difficile d'être sereine lorsqu'on peine à joindre les deux bouts, l'estime de soi est dure à construire lorsqu'on doit s'habiller avec des vêtements donnés par les sœurs de la charité. Mais pouvoir avoir un chat me fait du bien au cœur. Et finalement, je peux enfin dégager un budget pour acheter le matériel nécessaire pour peindre. Grâce à cette subvention, je parviens à me créer un environnement thérapeutique.

Je réalise tout le mal que je me suis fait d’angoisser pour une multitude de situations qui ne sont jamais arrivées. Durant ces cinq ans de vie commune, il y eut une dégradation constante de la relation que j’avais avec lui. Je me sentais de plus en plus mal dans ma peau et je ne comprenais pas pourquoi. La violence psychologique et la manipulation faisaient leur œuvre. J'angoissais en tout temps et j’appréhendais une multitude de situations qui ne sont jamais arrivées

Ces prises de conscience me permettent de progresser dans mon évolution.

Je cesse enfin d’appréhender, ma vie est encore plus agréable et me réserve aussi des cadeaux que je capte lorsqu'ils passent à ma portée dans le moment présent.

Après un arrêt du suivi, le CLSC me permet de continuer mon cheminement avec une psychologue extraordinaire que je n'oublierai jamais et la plus compétente que j'aie croisée ; Beatriz Dias Miranda. Cette psychologue et moi-même parvenons après un an et demi à mettre un terme définitif au trouble dissociatif.

Je suis maintenant déterminée à venir à bout de ma phobie sociale qui est encore présente lors de certaines situations. Le passé est derrière moi et mon avenir de plus en plus prometteur.

Je me crois faussement à l'abri du pire lorsque ma vie croise le chemin d'un prédateur sexuel pervers narcissique sadique. Cinq ans après ce viol horrible je réalise que je n'y arriverai pas sans aide et j'entame une thérapie au CALAC de Québec qui sera couronnée de succès.

Ce fut de loin la thérapie la plus pénible que j'ai faite. Je ne peux décrire l'effet de vivre en condensé toutes les émotions les plus pénibles qui étaient restées enfouies au plus profond de moi depuis toute petite.

Heureusement, la ligne d’écoute du CALAC répond patiemment à tous mes appels car la période entre la quatrième et cinquième rencontre est intense d'autant plus que je suis violée une cinquième fois par un homme que je viens de rencontrer.

La thérapie que j'ai fait au CALAC m'a permis d'apprendre à reconnaître le manque de respect et c'est enfin devenu tolérance zéro. Aussi, auparavant, dès que j’étais en relation avec un homme, je me mettais immédiatement en position d’infériorité ce que je n’ai plus jamais fait après celle-ci. Paradoxalement, le viol le plus pénible de mon histoire est ce qui me permettra de fermer définitivement le livre de mon passé et d’ouvrir celui, ensoleillé, qui est mien à présent.

-Anonyme