Depuis la parution de l’enquête sociale générale (ESG) de 2014 sur la victimisation, nous assistons à une guerre sans fin dans l’utilisation et l’interprétation des données recueillies. Tous semblent tirer la couverture d’un côté ou de l’autre du lit conjugal, allant même jusqu’à remettre de manière peu probante les conclusions des différentes recherches sur le sujet. Idem concernant les agressions sexuelles.

Nous voyons d’un côté des organismes comme la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF) tenter de discréditer le concept de la symétrie de la violence. Rappelons que la FMHF a tout intérêt à réfuter les constats de l’ESG pour protéger sa source de financement principale que sont les fonds publics. De l’autre, on passe sous silence la différentiation de l’impact et de la gravité des agressions commises dans un contexte conjugale. Comme si tous les coups avaient la même portée, niant par le fait même certaines réalités incontournables de ces fléaux de société.

La FMHF, dans un article de 2016 que l’on pourrait qualifier de tendancieux (1), remet totalement et aveuglément en cause la théorie de la symétrie. Sans égards, elle fonce droit dans un féminisme quelque peu revanchard et ne fait qu’amplifier la division sociale hommes/femmes. Hors contexte et sans référence à l’article complet de la Presse Canadienne, elle utilise et instrumentalise les propos de Stéphane Guay, criminologue et spécialiste des questions de violence de l’Université de Montréal. Elle y va d’un relativisme poisseux en faisant fait d’une interrogation sur laquelle aucun chercheur ne peut trancher hors de tout doute raisonnable et se discrédite elle-même en citant le chercheur : « Par exemple, quand une femme porte des coups, est-ce que c’était en guise de réplique ou si c’est la femme qui a initié le geste ? On ne le sait pas ».

De ce « On ne le sait pas », qui est valable d’un côté comme de l’autre, elle l’interprète comme une rebuffade portée à l’endroit de l’enquête sociale générale (ESG) de 2014. Ainsi, la FMHF recommande l’utilisation systématique de l’analyse différenciée selon les sexes (ADS) concernant toute étude et publication portant sur la violence. Ce qui ferait bien son affaire, puisqu’elle éviterait de voir des mythes longtemps entretenus socialement s’effondrer et conserverait de facto sa main mise sur le financement de l’état quasi voué exclusivement aux ressources s’adressant aux femmes… hétérosexuelles.

Faut-il rappeler qu’encore en 2019, plusieurs centres d’hébergements pour femmes refusent obstinément d’accueillir la clientèle lesbienne ou bien se contentent de tout simplement nier la spécificité et les besoins particuliers de cette frange de la population ? Créé en 1996, le Groupe d’intervention en violence conjugale chez les lesbiennes est pratiquement le seul au Canada à soutenir les victimes et à former le milieu communautaire pour leur venir en aide.

Le Groupe offre une formation gratuite sur le sujet aux divers organismes de Montréal. Celle-ci trouve rarement preneur. « Les gens nous disent : “On n’a pas de lesbiennes chez nous.” Ou encore : “On accueille toutes les femmes de la même façon.” Pourtant, quand il donne la formation, il voit énormément de craintes et de préjugés. Par exemple, l’une des inquiétudes des intervenantes en maison d’hébergement, c’est de savoir si une lesbienne tentera de séduire une autre femme. » (2)

Comme il est bon aussi de prendre acte que la Santé publique du Québec ne considère pas la violence sexuelle faite aux hommes, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels, comme un problème se santé publique et n’offre pas de subventions à la poignée de ressources s’adressant à ceux-ci. Le SHASE est un des seuls organismes offrant des services exclusivement aux hommes victimes d’agressions sexuelles dans la province du Québec, avec le Centre de ressources et d’intervention pour hommes abusés sexuellement dans leur enfance (CRIPHASE) qui se situe à Montréal.

Malgré le peu de ressources et la grande demande, le SHASE est passé très proche de la fermeture en 2015 par manque de financement. « Nous ne recevons pas de subvention du gouvernement, car il ne catégorise pas les agressions sexuelles perpétrées sur les hommes comme un problème de santé publique. Il se fie à la statistique que 8 % des agressions sont commises sur des hommes, mais c’est seulement vrai pour les cas dénoncés. Les vrais chiffres sont beaucoup plus grands, donc la demande pour des services comme ceux qu’offre le SHASE est très présente » (3)

Pourtant, même les données de la Sécurité publique du Québec démontrent une stabilité alarmante des agressions commises à l’endroit des femmes alors qu’une nette progression presque continue depuis 2006 est enregistrée quant aux agressions subies par les hommes.

En effet, en dépit de la légère hausse du nombre d’infractions contre la personne commises dans un contexte conjugal en 2015, le portrait général des victimes change peu au fil des ans : les femmes demeurent encore les principales victimes, peu importe la catégorie d’infractions. En 2015, 78 % des victimes sont des femmes et 22 %, des hommes. Durant la dernière année, le nombre de femmes victimes a connu une augmentation de 2,4 %, tandis que le nombre d’hommes victimes a connu une hausse de 5,3 %. Ce constat fait écho à l’accroissement du nombre d’infractions perpétrées dans un contexte conjugal en 2015 (4).

Pendant que le nombre de victimes de sexe féminin fluctue au fil des ans, une tendance plus précise se dégage quant aux victimes de sexe masculin. En effet, le nombre de victimes masculines n’a cessé d’augmenter durant la dernière décennie, et ce, en dépit d’une légère régression de 1,8 % en 2013. Soulignons que le nombre de victimes masculines dans un contexte conjugal a fait un bond remarquable de 35,4 % de 2006 à 2015 (4).

Notre but ultime avec notre regroupement est une union et une reconnaissance de toutes les victimes, quels que soient leur genre ou leur orientation sexuelle de même que le genre et l’orientation de leur agresseur, une victime est une victime. Point ! De plus en plus, on se rend tous compte que beaucoup plus d’hommes que nous ne le pensions se retrouvent aussi du côté des victimes. La théorie de la symétrie des victimes de violence fait toujours débat. Mais assurément, c’est plus que le 20 % habituel. Ensuite, que cela soit un ratio 50-50 ou 60-40 ne change rien au fait qu’il y a bel et bien des victimes en nombre effarant des deux côtés. Mais, règle générale, l’incidence et la gravité des blessures sont plus élevées pour les femmes.

Cette volonté de hiérarchisation des victimes doit cesser, pour le bien de tous et des générations qui nous suivront.

Donald Duguay

Fondateur - rédacteur

Fondateur du mouvement, il est animé d’une grande passion à venir en aide au suivant. De victime d’agression sexuelle à survivant, il choisit maintenant de devenir un agent de changement au service de la cause.